Lieutenant Swann.
2009
Octavius Edelstein était aux arrêts. Non pas qu’il risquait réellement de s’échapper. Son esprit avait été tellement meurtri par l’attaque psychique du Comte qu’il faudrait les talents des meilleurs excruciateurs de l’inquisitrice pour le faire sortir de sa torpeur. Et je suppose qu’à ce moment, il regretterait amèrement d’avoir survécu.
Le Comte, lui, n’était pas réellement aux arrêts. Juste maintenu inconscient par l’équipe médicale. Personne, pas même son équipage, ne souhaitait que ses pouvoirs ne se libèrent à nouveau.
Nous avions convenu de ne pas l’exécuter. Nous lui devions la vie et pour cette simple raison, il méritait au moins de conserver un avenir, même s’il ne s’annonçait pas radieux. Une fois de retour sur Portus Namnatus, il serait confié aux vaisseaux noirs. A partir de là, il serait sans doute condamné à être dévoré par l’âme insatiable de l’Empereur. Et dire qu’officiellement c’était considéré comme un honneur. Certes, nul ne pouvait voir l’Empereur d’aussi près. Mais la simple idée de voir son âme dévorée, même honorablement, n’était probablement pas une perspective d’avenir réjouissante. Ni même une perspective tout court d’ailleurs.
Une navette Tau avait été aperçue quittant le Conqueror au moment ou nous ramenions Edelstein à bord du Merciless. Le Destroyer avait été incapable de l’arraisonner mais c’était sans grande importante. Le Morning Star regorgeait de pièces à conviction saisies à bord du navire marchand. Quand au navire en question, il avait été saisi par la Marine. « En paiement de la mise à disposition du Merciless.» Avaient ils dit. On peu dire qu’ils se faisaient plaisir sur la facture. Mais… avions nous le choix de toute façon ? Ce n’est jamais une bonne idée de mécontenter la Marine Impériale. Surtout pas dans l’espace.
J’avais passé une bonne partie du trajet à m’entraîner au maniement de ma prise de guerre. L’un des mécaniciens avait accepté de refaire la décoration de la garde. Le pommeau en forme de tête d’aigle stylisée avait été conservé, le velours pourpre qui couvrait la poignée avait été remplacé par une lanière de cuir noir et l’aquila s’étendait le long de la garde.
Plus important encore, le mot Justice était à présent gravé en haut-gothique sur la lame.
L’épée venait d’avoir droit à une seconde naissance.
Après un mois d’entraînement, j’arrivais à jouer avec le champ d’énergie avec assez de dextérité pour être presque certain de ne pas me blesser avec ma propre lame au court d’un combat. Pour le reste, ce n’était guerre différent d’une épée classique. C’est au moins ce dont j’essayais de me convaincre.
Nous sortîmes du Warp deux jours avant notre arrivée prévue sur Portus Namnatus. L’heure était venue de faire notre rapport. Les de la Rojas n’apprécieraient certainement pas d’apprendre que leur enfant prodigue était un psyker, mais au moins l’Inquisitrice et le Marshall seraient content de savoir Edelstein arrêté.
À l’instant où la console de communication s’alluma, le mince sentiment de victoire qui pouvait encore subsister en nous s’évanouit.
Cet homme… il avait l’air plus jeune, sa mâchoire était plus large et ses yeux différents… mais à part cela, c’était tout le portrait de Caïus Decius.
- Ici le gouverneur Decius. Je suppose que votre arrivée signifie que vous avez appréhendé le libre-marchand ?
Anderson et moi, sous le choc, nous contentâmes d’hocher la tête.
- Parfait. L’Inquisition et l’Adeptus Arbites seront ravis de l’apprendre. Nous attendons votre arrivée avec impatience… je dois aussi vous remercier pour les informations concernant les De la Rojas et les armures Xenos. Grâce à votre diligence, tous ces hérétiques ont pu être arrêtés…
Il marqua une pause avant de poursuivre, sans même masquer sa satisfaction.
- … et brûlés… jusqu’au dernier.
Les membres d’équipage du Morning Star devinrent blêmes.
- Oh… j’ai aussi le regret de vous informer que Caïus Decius s’est malheureusement pendu au cour de sa détention. Il est navrant qu’il se soit soustrait ainsi à sa sentence, mais au moins nous serons épargnés de rappel constant de son ignominie… Vous êtes des héros et Portus Namnatus vous doit sa gratitude. Revenez vite.
La communication se coupa sans autre forme de procès.
Les Decius étaient donc revenus au pouvoir ? Et s’étaient débarrassé d’un des leur qui ternissait leur image ? J’aurais aimé me dire que le reste de la famille n’était pas aussi pourris mais je ne pouvais m’empêcher de penser que la fruit ne tombait jamais loin de l’arbre.
Cette justice là laissait un goût affreusement amer. Qu’en était il de tous ceux qui avaient péri lors des affrontements ? Les Decius s’en lavaient les mains et en avaient profité pour évincer leurs ennemis au passage. Quelle justice était réellement derrière tout cela ? Caïus Decius et Edelstein … était-ce uniquement eux les coupables ?
J’étais écoeuré et rien qu’à voir le visage d’Anderson, je savais qu’il partageait mon sentiment.
Nous avions mis fin à un trafic d’armes Xenos qui avait mis en péril plusieurs planètes de l’Imperium. Alors pourquoi cette telle sensation d’échec ?
Quelques heures plus tard, je retrouvai Anderson dans notre cabine.
- Tu te sens coupable n’est ce pas ?
- …
- On ne pouvait pas savoir que les Decius avaient repris le pouvoir.
- Ils étaient coupable… mais pourtant…
- Pourtant tu sais que ça n’a été qu’un prétexte pour faire le ménage.
- Oui…
- Tu crois qu’on devrait avertir le Comte ?
- Alex… aucun de nous deux n’a eu le cran de le faire réveiller pour lui annoncer qu’il partirait dans un Vaisseau Noir… tu te vois vraiment lui annoncer ça ?
- Non… pas franchement.
Il y eut un long silence. Alex fut brutalement pris d’un rire nerveux.
- Tu sais ce qu’il y a de pire ?
- Mmmh ?
- Les Tarots de l’Empereur lui avaient prédit qu’il serait « une bénédiction pour son frère et une menace pour son ennemi.»
- Pour ce qui est de l’ennemi, c’est pas faux, même si cela lui aura coûté cher. Pour ce qui est de son frère…
- Mouais…
- Je t’avais dit que c’était des trucs de bonne femme.
Anderson soupira, sorti une bouteille de Rhyscate de dessous le divan et la leva.
- Un toast… à Pedro de la Rojas… qui sauva nos vies et se condamna du même coup à une fin atroce.
- Qui fut malgré tout un allié loyal et qui condamna sa famille au bûcher faute d’avoir rangé ses affaires.
- Et puisse la noblesse décadente et pernicieuse subir le même sort.
- Amen mon père.
Il vida le reste de la bouteille d’un trait.
- Dis moi Alex… t’aurais pas bu en douce avant que je débarque ?
- Il en reste une autre derrière un coussin.
Le Rhyscate était l’un des alcool « maison» originaire de Portus Namnatus. Il avait un goût bien moins infect que l’odeur laissait supposer et faisait un formidable dissolvant industriel. C’était tout ce qu’il nous fallait. L’idéal pour une cuite rapide et pénible. Avec un peu de chance, nous ne nous réveillerions pas avant d’avoir atteint l’orbite de la planète, le lendemain.
Passer notre dernier jour à bord à la lisière du coma éthylique serait un point d’orgue tout à fait honorable à notre mission. Un monde aussi pourri ne pouvait demander mieux de toute façon.
~~~~~
Trois jours plus tard, Anderson et moi attendions au pied de la navette devant le ramener avec son Inquisitrice sur Scintilla.
- Elle s’en est tirée comment ?
- Qui ça ?
- Mel’…
- Oh… en quittant les sous sols, nous avons embarqué tout ce qui nous tombait sous la main. C’est dingue l’effet qu’une ceinture de grenades peu avoir sur un vieux sas oublié depuis plus de deux siècles.
Il sourit, amusé.
- A mon tour… expliques moi comment un prêtre fait pour avoir des bras de la taille d’une poutre ? Tu fais à peine d’exercices.
- Tereshkova.
- Je croyais qu’il n’y avait rien à foutre sur ce caillou ?
- Pas faux… mais quatre année sous une gravité de 2.1, ça vous change un homme.
- C’est aussi là bas que tu as trouvé ton flingue ? Vu la taille…
- T’aimerais bien le savoir hein ?
Une silhouette masqua le soleil couchant. Sa chevelure rousse flamboyant littéralement sous cet éclairage. Ysabel de Fennakad venait d’arriver.
Nous nous mîmes au garde-à-vous sur le champ.
- Madame l’Inquisitrice.
- Je suis heureuse que vous soyez parvenu à capturer Edelstein. Mes hommes s’occupent déjà de lui.
Alexander semblait nerveux. Qu’est ce qui pouvait clocher ?
- Même si je regrette que certains aient pris certaines libertés concernant vos dépenses…
Ah… trouvé. Et Alex semblait justement très préoccupé par l’état de ses bottes.
- Vous avez fait du bon travail. Félicitations.
Je saluai une dernière fois, serrai la main du père Anderson et les regardai monter à bord de la navette.
Il ne me restait plus qu’à retourner à la garnison, comme si de rien n’était. Entre les débriefings, l’inventaire des pièces à conviction et une gueule de bois à couper au couteau, je n’avais même pas eu le temps d’y remettre les pieds.
~~~~~
Ma première surprise, très agréable, fut de constater que les réparations était toutes achevées, et que les bâtiments semblaient comme neufs. C’était parfait. Au moins j’aurais un toit au dessus de ma tête.
La seconde, non moins agréable, fut de réaliser que les effectifs avaient été renouvelés. De nombreuses recrues s’entraînaient consciencieusement dans la cour.
La dernière, nettement moins agréable, fut de trouver une foule de ces nouvelles recrues dans mon bureau, et d’être accueilli par de vives exclamations admiratives.
- Bordel mais qu’est ce qui se passe ici ?
Une voix familière s’éleva au dessus du brouhaha ambiant.
- Ils étaient tous impatient de voir celui qui avait permis d’empêcher Caïus Decius de prendre le pouvoir… et celui que l’Inquisition elle-même a envoyé à la poursuite de son infâme associé.
Melan Grand avait un large sourire accroché à ses lèvres.
Merde. C’était pas possible… comment pouvaient ils croire que… les choses ne s’étaient pas du tout passé ainsi… c’était… totalement dingue.
Une immense lassitude m’envahit.
- Et ton premier clou est arrivé le mois dernier. Félicitations.
Le « clou» . La petite épingle argentée ornée d’une tête ronde qui ornerait maintenant le col de mon uniforme. Dix années de service. Merde… déjà.
- Et ça c’est quoi ?
Une petite boite et une bouteille de Fine Amasec ornée d’un rubant trônait sur mon bureau.
- Un serviteur l’a déposé pour toi ce matin. Aucune idée de ce que c’est.
- Sans doute une conquête.
- Vu sa réputation, ça vient forcément d’une nana.
Je n’eus pas le temps de savoir qui pouvaient bien être les deux sombres crétins ayant proféré ces dernières phrases. Merde. Merde. Re-merde. Je n’avais jamais vu aucun de ces bleus et ils parlaient déjà de ma « réputation» ? Bordel… mais qu’est ce qui avait bien pu être raconté pendant mon absence ? La vérité avait visiblement moins d’intérêt que des ragots croustillants. Bande de cons.
Je ne pus que lâcher un soupir résigné. Une carte était glissée dans le ruban ceinturant la bouteille. Une horrible appréhension m’envahit en la lisant.
« A bientôt.»
Pitié… pas ça…
L’ouverture de la boite ne put que confirmer mes craintes. Des galons de Lieutenant reposaient dans un écrin de velours noir.
Une seule personne pouvait offrir une promotion aussi importante sans avoir à affronter une montage de paperasse et une armée de bureaucrates. Une seule personne pouvait se contenter de deux mots sur une carte de visite et ne laisser aucun doute sur son identité. Et l’idée de la revoir un jour ne m’emballait pas. Pas du tout.
Lorsque je sortis les galons de leur boite, une ovation retentit dans le bureau.
Rha les cons.
- Qu’est ce que vous allez faire à présent Lieutenant ?
- Changer deux ou trois choses dans le règlement… comme imposer le port de la jupe pour le personnel féminin.
Il y eut des éclats de rire, quelques applaudissements, et de nombreux regards en coin vers les quatre demoiselles présentes dans la salle.
- C’est vrai que vous êtes sorti avec toutes les danseuses du Blue Light ?
- Sauf une.
- Ah ?
- C’était un mec.
- Oh…
- Maintenant… Barrez vous de mon bureau ! Illico !
Trente secondes plus tard, je me retrouvais seul avec Melan.
- Et toi ?
- C’est aussi mon bureau je te signale.
Elle tapota du doigt sur ses galons de licteur.
- T’as pas chômé dis moi. Bravo.
- Il fallait bien que quelqu’un se tape le boulot pendant que tu glandait sur un cargo de luxe.
- Pas faux.
- Et tu comptes faire quoi maintenant ?
- Je l’ai dit…
- Sincèrement.
- Mon boulot.
Après un rapide passage à l’armurerie pour enfiler une tenue de protection complète, réquisitionner une arme de poing « au cas où» , et échanger ma matraque contre un bouclier anti-émeute à la plus grande surprise de l’armurier, je me retrouvais devant l’ascenseur vers les étages inférieurs.
Deux mains gantée empêchèrent de se refermer.
- Si tu crois que je vais te laisser descendre seul. Tu te goures lourdement Swann.
- Mel’ …
Son regard froid et ses lèvres fermées ne laissait pas vraiment de place à la négociation. D’autant qu’aucune justification crédible ne me venait à l’esprit.
Trente minutes plus tard, nous pénétrions dans les bas-fonds.
- Y’a un truc que j’aimerais comprendre.
- Mouais ?
- D’habitude, plus le temps passe et plus les gens se renferment. Avec toi, c’est l’inverse. On dirait que plus ça vient, et plus tu prends les choses à la légère.
- Et ?
- J’ai bossé que six mois avec toi mais je sais que c’est du flan… alors pourquoi ?
Je pigeais pourquoi elle avait eu ses galons aussi vite.
- C’est la seule façon que j’ai de rester humain…
- …
- A force de ramper dans la fange des cités, à côtoyer tout le désespoir de l’humanité, tu finis forcément par te perdre peu à peu… et un jour tu te retrouves à exécuter quelqu’un juste parce qu’il s’est trouvé sur ta route.
Son sourire s’effaça.
- Mais c’est juste un masque Swann…
- Ouais… mais le jour où je n’arriverais plus à le mettre, alors j’aurais cessé d’être un juge pour n’être plus qu’un bourreau.
- Je…
- Si tu n’es pas foutu de garder ton humanité au fond de toi… d’empêcher tout ce qui t’entoure de faire de toi une machine implacable et cruelle… a quoi bon ?
- Nous ne pouvons pas nous permettre la moindre faiblesse… nous…
- Tu aimerais être jugée par une machine ?
Elle ne répondit rien. Le regard vague, ses doigts serrés sur sa plaque. Réalisant soudain combien le fil qui la reliait à son humanité était fragile. Puis son regard croisa le sas d’accès au niveau inférieur. Scellé à jamais depuis le coup d’état. Elle frissonna.
- C’est là que…
- Oui. Et ces portes resteront closes à jamais maintenant.
Elle leva les yeux vers l’inextricable enchevêtrement de poutrelles, de tuyaux et de passerelles. D’ici, aucune lumière naturelle ne pouvait filtrer. Seul tombait une pluie fine, âcre et grasse.
- Tu crois que ceux qui vivent en hauts des spires réalisent qu’ils sont installés sur des charniers ?
A l’image de l’Imperium, la ruche continuait à vivre alors que ses fondations pourrissaient lentement, rongés par le désespoir et la soif de pouvoir d’une poignée.
Je libérai l’épée du tissus dans laquelle je l’avais enroulée. Melan écarquilla les yeux en la voyant.
Le champ d’énergie dansa le long de la lame. De fines volutes de vapeur s’élevèrent alors que les gouttes de pluie la touchèrent. Une faible lueur violine, vacillante, irradia dans l’obscurité.
Juste une lueur dans les ténèbres.
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