Interlude – Côté Obscur
2009
« Certains peuvent se demander de quel droit vous pouvez détruire dix milliards d’individus. Ceux qui comprennent réalisent que vous n’avez pas le droit de les laisser en vie…»
Auteur Inconnu.
Scintilla – Forteresse du Juste.
Académie Impériale de l’Adeptus Arbites.
Cours d’instruction civique aux aspirants.
« Un jour, vous serez contraints de faire abattre de nombreux innocents afin d’en préserver de plus nombreux encore. Je ne doute pas que certains d’entre vous y verront une situation, certes regrettable, mais nécessaire. Après tout, ne sommes nous pas en guerre contre les forces de la ruine et de la corruption elles-mêmes ? Toute guerre n’exige-t-elle pas des sacrifices ?
Alors laissez moi vous rappeler le serment que vous avez prêté. Ce n’est pas seulement l’Imperium que vous avez juré de protéger. Mais avec lui, l’Humanité dans son ensemble. De par la volonté de l’Empereur, l’Humanité et l’Imperium sont une et indivisible. Demandez vous bien de quel droit pouvez vous disposer d’un être humain, quelque soit sa condition. Nous ne sommes pas uniquement le bras vengeur et terrible de l’Empereur. Nous sommes sa Loi, les garants de Sa Justice. Nous sommes là pour protéger l’Humanité contre ses penchants les plus noirs. Considérer un Humain, aussi pauvre et misérable soit il comme un simple ustensile dont on peut se débarrasser n’est pas seulement cruel, mais c’est aussi à l’encontre de ce pourquoi nous combattons.
Chaque pas que nous faisons vers l’indifférence ou l’intolérance nous rapproche un peu plus de ces mêmes vieux démons que nous combattons. Chaque fois qu’un Humain se fait tuer, c’est que quelque part, à un moment donné, vous avez failli à votre devoir. Si un jour, voir un innocent mourir ne vous fait plus rien, alors vous ne aurez cessé de devenir un Juge Impérial et ne serez guère plus qu’un boucher. Si vous délaissez votre compassion, si vous laissez l’arbitraire prendre le pas sur la justice. Alors vous aurez non seulement renié votre devoir mais également votre humanité.
Certains sacrifices sont nécessaires et inévitables. Mais ils n’en restent pas moins des échecs. Nos échecs à veiller sur cette humanité dont nous sommes les protecteurs. Ayez la faiblesse de croire un seul instant que la fin justifie les moyens… et vous ferez votre premier pas sur la route de l’hérésie.
Être un Arbitrator, ce n’est certainement pas devenir une machine à juger cruelle et insensible. Si l’Empereur l’avait voulu ainsi, il aurait confié cette tâche au technoprêtres de Mars. Être un Arbitrator, c’est accepter d’endurer des choix que personne d’autre ne peut faire. C’est accepter de porter sur ses épaules le fardeau des plus noires défauts de l’humanité, sans jamais avoir la possibilité de faiblir. Et nous faisons cela, parce qu’un jour, l’Empereur lui-même nous a confié la protection de cette humanité en laquelle il avait foi. Cette même humanité pour laquelle il est tombé. Faiblissez… et c’est lui que vous trahissez !
Swann était satisfait. Au moins depuis sa promotion et le récent gain de notoriété de l’Inquisitrice, ses élèves semblaient subitement bien plus attentifs. Il referma le Livre de la Loi posé sur son bureau d’un coup sec. »
« Le cours est terminé.»
~~~~~
- J’ai assisté à ton cours à l’académie.
- Je sais…
Astrid Kane se fendit. Sa matraque partit vers la droite, et changea brutalement de direction.
- Impressionnant comme discours… et inhabituel. Goreman n’appréciera pas.
- Et toi ?
Swann pivota sur le côté, plaça son bouclier pour protéger son angle mort et amena sa lame pour parer.
- Si je t’avais formé, je serais fière de toi.
Elle retira vivement sa matraque. Le champ d’énergie de la lame n’était pas activé pour l’exercice, mais elle devait faire comme si… et ne pouvait se permettre la moindre parade. D’un côté comme de l’autre.
Esquiver chaque attaque ne poserait pas de problèmes. Toucher à coup sûr était une autre affaire. Et les décharges de sa matraque n’auraient que peu d’effet contre une armure. Il lui faudrait ruser.
Elle feinta sur la gauche. Swann se déporta. Gagné… il avait mordu. L’ouverture n’était pas terrible mais c’était mieux que rien… Elle se prépara à frapper.
Elle garda son regard braqué sur le sien pour ne pas risquer de trahir son prochain mouvement. Il s’attendrait à une attaque par la droite… Elle était assez rapide… elle le tenait…
Et brutalement, elle se figea.
Son regard… peur… détresse… douleur…
Qu’est ce qui…
Le contact de la lame sur sa gorge la ramena à la réalité.
- Merci pour l’entraînement Skane.
Sans un mot de plus, Swann s’éloigna vers les douches. Pas de remarque taquine, rien. Mais qu’est ce qui se passait avec ce type ?
La douche achevée, elle le rejoignit dans les vestiaires, faussement boudeuse.
- Je m’attendais à ce que tu m’invites à te rejoindre sous la douche vu que tu as miraculeusement réussi à me battre.
- Tu as stoppé ton attaque Skane…
Elle attendit la suite. La remarque qu’il ne manquerait pas de faire. Après tout, si elle avait voulu le laisser gagner, elle ne s’y serait pas pris différemment. Il allait forcément laisser sous entendre qu’elle devait bien avoir une idée en tête… au moins pour le principe.
Il resta silencieux, achevant d’enfiler son uniforme.
- Qu’est ce qui s’est passé Swann ?
- Comment ça ?
- Tu ne te bats plus comme avant, tu passes ton temps en posture défensive. Tu as fait retirer ou repeindre les liserés sur ton uniforme et ton armure pour qu’ils soient intégralement noirs. Tu ne parles presque plus. Tu ne sors même plus tes taquineries habituelles… et tu as… ce regard… tu en veux encore où je continue ?
Il baissa lourdement la tête, comme si quelque chose venait soudain de l’accabler et lâcha dans un soupir.
- Rien.
Il se leva, et se dirigea vers la sortie, sans même se retourner.
Au moment où il s’apprêtait à franchir la porte, un acolyte entra, le dépassa, puis se mit à ricaner avant de se retourner vivement pour l’apostropher.
- Hey… t’es pas l’un des toutous de Fennakad ? Parait qu’elle a pris cher… mes collègues m’ont raconté qu’elle avait les larmes aux yeux tellement elle avait mal…
Swann crispa son poing, enserré dans l’armure qui couvrait son bras droit. L’un des jeunes acolytes de Teufelgarten. Qu’est ce que ce petit branleur faisait ici ?
L’inquisitrice Astrid Skane se leva, prête à intervenir. L’acolyte ne l’avait pas vue. Les équipes de l’inquisiteur adoraient les provocations… mais si Swann répondait, ça ferait des histoires.
- On m’a dit aussi que la salope en cuir avait eu ce qu’elle méritait…
Skane se prépara à rappeler l’impudent à l’ordre mais Swann fut plus prompt encore. La réplique fusa, acérée et cinglante.
- Tu as quelque chose à dire… citoyen ?
Skane sursauta. Cette voix… Il arrivait toujours un instant où les arbitrators tombaient le masque. Un instant où ils n’étaient rien de plus que la Loi Impériale, froide et inébranlable. Dans ces moments leur voix vibraient de toute leur autorité. Celle de Grigory Swann avait toujours été emprunte d’un peu de fierté, d’une confiance sans faille. Mais là… elle était juste froide. Détachée. Vide de toute menace au point d’en devenir oppressante par son apparente neutralité. Un bloc de glace monolithique d’autorité et de détermination tombant d’un coup dans la pièce.
L’acolyte recula jusqu’à ce que son dos heurte le mur derrière lui et articula avec peine.
- Non… mes excuses… Commandant…
Sans un regard pour celui qui l’avait ainsi provoqué, Swann quitta la pièce. Skane se rassit, perplexe. Certes, il agissait en accord avec ses galons… mais elle savait que ces derniers n’était certainement pas la cause de ce changement d’attitude. Elle resta à fixer l’encadrement de la porte de longues secondes, murmurant à elle-même.
- Qu’est ce qui s’est passé là bas Swann ? Qu’est ce qui te hante ?
~~~~~
- Je peux continuer mes recherches sur cette … « Voix de l’Empereur» , Madame. Mais cela prendra du temps. Je ferais tout mon possible pour vous éviter toute implication… mais…
Ysabel de Fennakad fit pivoter légèrement son siège, faisant jouer son verre de vin entre ses doigts délicats.
- Mais ?
Swann était immobile, face à la fenêtre, les mains jointes dans le dos dans une posture toute militaire. Il portait toujours l’armure ouvragée sur son bras droit. Depuis plus de six mois, il la portait toujours lorsqu’il n’était pas en service ou en civil. Et elle se demandait toujours ce que cela pouvait signifier. Il n’était pourtant pas du genre à s’encombrer d’ornements. Pas sans raisons.
- Le Boucher de Symandre détient de nombreuses informations que nous n’avons pas. Il a sans doute fait le ménage derrière lui. Je suppose que tout ce que nous pouvons espérer, c’est de trouver quelque chose auquel il n’aura pas pensé. Mais cela en vaut-il la peine ?
Il lui tournait le dos, toujours occupé à observer la vue depuis la baie vitrée. Elle en profita pour s’autoriser un sourire en l’entendant écorcher le titre dont l’inquisiteur Teufelgarten semblait si fier.
- La peine ? Comment cela ?
- Il chasse un fantôme depuis des années… J’ignore ce qui a bien pu se passer, mais cela a été suffisant pour qu’il se lance dans une croisade discutable. Rien de bon en sortirait de l’y suivre.
Fennakad fit claquer sa langue d’agacement.
- Cette… « Voix de l’Empereur» représente une menace. Cette raison devrait vous suffire.
- C’est en vous voyant tomber que je suis sorti de ma torpeur…
Il avait presque murmuré. Ce brusque changement de sujet la prit de court.
- Je continuerais mon enquête alors… Bonne nuit Madame.
Swann se retourna, effectua un bref salut et se dirigea vers la sortie.
- Je n’ai besoin de personne pour me protéger Swann.
Elle avait repris son ton hautain habituel. Légèrement redressée sur son fauteuil, les sourcils froncés en un signe désapprobateur.
- Votre avis sur la question est sans importance. J’ai perdu trop de personnes auxquelles j’étais attaché.
Elle sourit, narquoise.
- Alors évitez de vous attacher.
- Plus facile à dire qu’à faire… n’est ce pas ? Madame ?
Il sortit. Sur le visage de l’Inquisitrice, le sourire narquois avait disparu.
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