Swann Song
2009
Elle n’avait rien dit. Ni face à la pièce en désordre, aux meubles reversés et brisés, Ni en voyant les taches de sang maculant les draps. Elle s’était contentée de sourire tristement et se glisser dans les draps après de lui. Toute la nuit ils avaient parlé, ou plutôt il s’était confié et elle avait écouté. A présent, les premières lueurs de l’aube s’infiltraient entre les épais rideaux et ils étaient toujours là.
A présent elle savait tout. Comment il avait été tenté… comment face à sa « mère» qui lui avait reproché de laisser périr ceux qu’il avait pourtant juré de protégé il s’était dit qu’après tout… même s’il devait y laisser son âme, cela en valait la peine. Comment il avait cédé et plus tard réalisé l’étendue de son erreur alors que les démons de Khorne se répandaient sur le champ de bataille.
Il était revenu… mais à quel prix.
Katharina roula sur elle-même et se plaça sur lui, sa combinaison de cuir crissant lorsqu’elle lova ses jambes de part et d’autre de son torse. Sans lui laisser le temps de réagir, elle glissa sa lame sous son cou et approcha son visage du sien.
« Tout pourrait s’achever maintenant si tu le souhaitais Swann…»
Il ne répondit pas, se contentant de la fixer, le regard vide.
« Maintenant tu n’as plus rien.» reprit-elle « Le chaos t’as pris ce en quoi tu croyais, la vision que tu avais de toi… ce pour quoi tu te battais. Au final, à présent tu n’es plus si différent de ce que j’étais il n’y a encore pas si longtemps : Un outil. Juste une arme et rien de plus.»
Sa poitrine se serra. C’étaient les mots mêmes que Fennakad avait employé. Puisqu’il avait survécu et s’était libéré de l’emprise du chaos, il était devenu une arme bien utile contre l’hérésie… Une arme… n’était-il donc rien de plus ? Tout était pourtant si différent il y a peu de temps encore… cela paraissait si proche.
Il essaya en vain de chasser certaines pensées qui brutalement s’imposaient dans son esprit. Des pensés d’un seul coup devenues bien trop amères. Il tenta de détourner le regard mais la main gantée de l’assassin se plaqua contre son visage, l’empêchant de bouger. Son visage s’approcha encore, assez pour qu’il puisse sentir son souffle chaud sur ses lèvres.
« Elle te l’as dit elle-même n’est ce pas ? Qu’est-ce que tu comptes faire a présent ? Aller la voir ?»
Il hoqueta de surprise. « Qu’est ce que tu veux dire ?»
Katharina éclata de rire avant de poursuivre. « Je sais très bien quel nom tu murmures la nuit figure toi.» Puis elle secoua la tête. « Tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a plus rien à espérer. C’était déjà le cas avant d’ailleurs.»
Swann se mordit la lèvre. Ainsi elle savait… et à voir son regard, depuis un bon moment déjà. Merde. Ils avaient passé un paquet de nuits ensemble et elle n’avait jamais rien dit, ne s’en était jamais offensée.
« Je te connais. Je sais ce que tu as en tête.» Son regard s’assombrit. « Tu as déjà trop perdu. Tu ne fera que transformer le peu d’espoir qui te reste en un poison qui n’aura de cesse de te ronger.»
Elle retira la lame en se redressant, défit le fouet métallique enroulé autour de sa taille et le plaça sur la poitrine de l’arbitrator. Face à son regard interrogateur, elle se contenta de sourire malicieusement.
« Swann… lorsque le moment sera venu, je serais là. Je deviendrais ton ombre. Je tuerais sur ton ordre et si un jour tu cèdes à nouveau, tu ne sentiras même pas la morsure de ma lame.»
Soudain libéré, il s’appuya sur ses coudes. « Pourquoi ferais tu cela ?»
Elle se dégagea en douceur et s’éloigna du lit.
« J’étais juste une arme. J’étais blessée, mourante et mon esprit ne m’appartenait plus. Alors que je tentais de m’en prendre à toi, tu m’as portée, ramenée à l’abris. Tu m’as parlé jusqu’à ce que je redevienne moi-même. Alors que j’ai commencé à travailler pour le Seigneur Inquisiteur, tu m’as mise en garde contre lui. Tu m’as montré qu’il y avait une autre issue… que je pouvais croire. Je sais que tu tiendras ta parole de veiller sur moi.» Elle s’arrêta un instant prenant une profonde inspiration. « Ce qui s’est passé ne change rien. J’ai toujours confiance en toi.»
Il serra le filin de métal dans sa main, incapable de trouver un mot à prononcer… incapable de comprendre pourquoi elle continuait à le croire malgré tout.
« Abandonne ce qui te tenait à cœur à ceux en qui tu as foi. C’est tout ce qu’il te reste à présent.»
Les rayons du soleil s’écoulaient franchement entre les rideaux lorsqu’elle s’éclipsa. Pourtant, la pièce sembla toujours aussi sombre et froide.
***
Arrivé dans le couloir, il passa devant la chambre d’Anderson et hésita. Il aurait voulu frapper, entrer, s’ouvrir une bière et passer la soirée à se détendre, comme avant… comme si rien ne s’était passé. Son poing se figea a quelques centimètres de la porte. Ses yeux s’embuèrent. Tout cela paraissait d’un seul coup si loin. Il ne pouvait pas, ne pouvait plus. Il craignait de sentir le malaise en lui, percevoir le doute dans son regard. Comment son ancienne équipe pourrait seulement lui faire confiance ? Comment pouvaient-ils alors qu’ils devaient garder un œil sur lui au cas où…
Il n’avait jamais réalisé. En huit années Alex était devenu plus proche que n’importe qui. Ils se connaissaient par cœur. Pas un seul instant il n’avait hésité à lui parler du choix qu’il avait fait. A lui demander de le surveiller et d’être prêt. Il avait volontairement placé sa vie entre ses mains, et il n’aurait jamais pu rêver d’un meilleur choix que lui.
Alors que son poing se serrait sur la large cicatrice barrant sa poitrine, son autre main se posa délicatement sur la porte et pour la première fois depuis des semaines une ébauche de sourire se dessina sur ses lèvres.
« Merci, mon vieil ami…»
Il se retira lentement et se dirigea vers les appartements de l’Inquisitrice.
Le serviteur sembla hésiter un instant avant de lui laisser le passage et ouvrir la large porte devant lui.
La pièce était sombre. Seules quelques bougies était allumées et on distinguait à peine ce qui s’y trouvait. Il s’avança dans la pénombre et attendit alors que derrière lui les portes se refermèrent sans un bruit.
« Swann…»
La voix était neutre, posée. Une silhouette se glissa entre les ombres et rejoignit l’éclairage du large bureau. Elle plissa a peine les yeux en voyant qu’il ne portait sur lui qu’une tenue civile et que son maillot portait encore sur la poitrine la large déchirure de l’éviscerator d’Anderson. Mais murée derrière une expression indéchiffrable, Ysabel de Fennakad attendait qu’il prenne la parole.
« Je vais devoir m’absenter, quelques semaines… J’en ai besoin…»
Elle inclina légèrement la tête.
« Faites… et j’espère que vous reviendrez. Mais qu’adviendrait-il si le chaos reprenait le dessus une fois dehors ?»
Au moins… elle posait clairement les choses.
Swann haussa les épaules et détourna le regard.
« Avec l’Ordo Malleus dans le bâtiment en face, je doute qu’un possédé dans le désert d’à côté ne survive plus d’une journée…»
Le visage de l’Inquisitrice resta tout aussi impénétrable, sa voix, tout aussi neutre.
« Alors partez… et revenez nous tel que vous êtes vraiment.»
Elle se leva, lui tourna le dos et se dirigea vers la fenêtre. La discussion était terminée. Il la suivit du regard, détacha l’insigne Inquisitorial de son cou et l’observa dans le creux de sa main.
« Je voulais les protéger… Parce que j’en avais fait le serment…quitte à m’y perdre.»
Si l’Inquisitrice ne répondit rien, ses mains se crispèrent sur le rebord de la fenêtre.
« Je sais qu’arracher un monde au griffes du chaos ne suffirait pas à racheter ma faute… mais je n’ai pas d’autre choix.» Son poing se serra autour du pendentif. « Je leur doit de lutter… sans fin… sans pouvoir trouver la paix.»
Il aurait du partir lorsqu’elle lui avait suggéré… mais au point où il en était, cela n’avait plus vraiment d’importance… autant en finir.
« La bas, ce n’est pas pour moi que j’ai eu peur… lorsque je vous ai revue, j’aurais juste voulu vous prendre dans mes bras. Pourtant je n’ai pas été capable d’affronter votre regard. Je suppose que quelque part au fond de moi je savais que j’étais déjà perdu.» Le souvenir de Penumbra s’imprima dans son esprit. … Ils s’étaient vus perdus et tout espoir de s’en tirer s’envoler. Elle s’était laissée faire lorsqu’il l’avait prise dans ses bras. Il ne pouvait oublier son regard. Juste quelques secondes suspendues où l’un comme l’autre ils avaient hésité. Il réalisa alors ce que Katharina avait voulu dire. Pourquoi il n’aurait pas du venir ici…
Il la regarda, toujours de dos, toujours silencieuse. Seuls les mouvements de ses épaules trahissaient une respiration parfois irrégulière. Déception ? Colère ? Il n’aurait su le dire. Qu’est ce que cela pouvait bien changer maintenant ?
« Je pensais que je parviendrais toujours à te protéger… pourtant j’ai échoué. Mais je ne peux que continuer à essayer. Je sais qu’il y a des sacrifices qu’a présent je suis le seul à pouvoir faire. J’ai déjà perdu mon âme… je n’ai plus grand-chose à perdre. Je ne peux simplement pas accepter de te voir tomber ou te laisser avancer seule.»
Sa voix se brisa et un lourd silence tomba sur la pièce. Il savait qu’il n’avait aucune réponse a attendre. Dans un léger tintement, il déposa l’insigne inquisitorial sur le bureau.
« Au revoir Ysabel.»
***
Hors des murs de la cité-ruche, un territoire aride et désolé s’étendant à perte de vue. Ici, il n’y avait rien à trouver. Au mieux une poignée d’ouvriers qui avaient décidé de tenter leur chance, a présent condamnés à périr, au pire quelques charognards errants. Swann marchait depuis des jours, s’enfonçant toujours plus loin, droit devant lui, avec une gourde, un vieux fusil, un couteau et le fouet de Katharina pour seul équipement.
Il finit pourtant par s’arrêter, a bout de forces, se laissant tomber sur le sol. Bien plus encore que la fatigue, le poids des millions de victimes de Morden Prime l’écrasait. Un esprit vide, incapable s’accrocher vraiment à la moindre croyance, au moindre espoir… juste rongé par la culpabilité.
Sa main effleura la crosse de l’arme contre sa jambe. Deux cartouches… bien plus qu’il n’en fallait pour manger son flingue et en finir une bonne fois pour toute avec tout ça. Il fit sauter le cran de sureté…
Juste une arme.
Les mots de l’Inquisitrice le hantaient toujours.
Il ferma les yeux. Ses doigts entrèrent en contact avec la boucle du fouet. Il avait rapidement compris son usage. Un neurofouet. Le moindre contact un peu brusque avec la lanière métallique infligeait une douleur insupportable, qui persistait tant que le contact était maintenu. Il savait pourquoi Katharina lui avait confié. Dominer la douleur… dompter son esprit…
Juste… une arme…
Quelque chose au fond de lui se révoltait à cette idée. N’avait il pas déjà assez perdu ?
Mais avait-il seulement le choix ?
D’un geste rapide, il tendit le bras. Le fouet se libéra en sifflant. Il interrompit brutalement son mouvement à mi-course. Comme furieux d’être ainsi stoppé, la lanière s’enroula autour de son bras, mordant la chair nue. La douleur fusa, fulgurante. En un instant, il eut l’impression de sentir sa peau arrachée, ses os broyés. Et l’instant dura, encore… et encore…
Un Hurlement, entrecoupé de sanglots qui sembla durer une éternité.
Rage…
Souffrance…
Désespoir.
Accueil